

PUBLICATIONS LXXIII
Poèmes

JEAN-MICHEL TARTAYRE
LES POÈMES D’ART JUNGLE
Rencontres
Poésie
D’un parfum je fais un empire.
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, 1948.
I
Je partage l’opinion de la belle personne et m’en tiens à son jugement. Je ne flatte en l’occurrence pas, je constate. Je n’exagère pas, je vais en mesure. C’est une fréquence acoustique, celle du flux et du reflux océaniques dont – depuis la plage sur quoi je me tiens, où fut bâti le fort – j’entends la mélodie sur le mode du poème. Gardant l’entrée à titre de sentinelle tôt le matin ou tard la nuit, j’écoute et ne pense à rien. Participant du thème autour duquel s’organisent des variations d’ordre chromatique parfois, mon silence accroît l’harmonie prégnante. Il en naîtra une écriture qu’aujourd’hui, durant ma pause méridienne, je développe. Ému aux ressources de l’inspiration en ces lieux, j’adopte le rythme des vagues. Les mots sont les reflets des nuances musicales que le cadre propose. Ils peuvent être embruns ou mouvements plus denses. Je ne sors pas d’un tel cadre, fort et paysage marin. Je n’ai pas peur et ne juge personne. Je m’efforce de répondre à l’appel de la plume ; pour ce faire m’abstiens de sortir d’un tel cadre, fort et paysage marin. La poétesse me convoqua récemment, au troisième étage dudit fort, où elle siège. En déplacement ici, elle me reçut dans son bureau pour une consultation.
« – Vous êtes missionné à ce poste de sentinelle, Lieutenant Artemus Jungle, parce que c’est un ordre du Commandant O., vous le savez. Votre expérience du pilotage, par ailleurs, nous est précieuse. Comment vivez-vous l’éloignement ?
– Je trouve cette baie de la métropole agréable à vivre, mon Commandant.
– Bien. Vos relations avec les membres de l’Unité ?
– Sans problème, mon Commandant. Le Capitaine B. et le Capitaine L. sont des chefs vertueux, respectés.
– Des appréhensions, des réticences ?
– Négatif, mon Commandant.
– Merci. Vous pouvez disposer, Lieutenant. »
La baie, il est exact, s’avère le lieu de manœuvres nécessaires pour le bien de la Défense à laquelle j’appartiens, savoir la Défense Française. Nous sommes dans la Baie depuis bientôt un an. La personnalité du Capitaine B. m’est un soutien. Pas plus tard qu’il y a une heure, il me disait au mess :
« Vous venez d’un pays de pêcheurs, Jungle. Moi aussi. Je suis né à vingt kilomètres d’ici. Je remarque que vous appréciez notre homard. Je vous ressers, permettez ? Oui, Lieutenant, ma région est un des joyaux de France. Je suis sûr qu’elle vous inspire autant qu’elle m’inspire. À quand votre prochain texte ? Je ne veux jamais agir par fantaisie, quant à moi. La beauté du monde suffit. De région en région, j’apprécie la qualité de vie à la française et l’Histoire de notre Nation m’importe. Je n’en ris pas. Nous défendons, au-delà, les valeurs humaines que l’Histoire nous transmet chaque jour ; respect, dignité, Jungle. »
II
Ce jour me voit heureux ; oui, heureux de me sentir vivre aux pensées positives que le Chœur des Muses m’octroie. Je reviens sur le seuil de la page, au terme d’une mission qui nous mena, les membres de l’Unité Spéciale et moi, loin de ma demeure. Durant un mois et dix jours, notre équipe, commandée par le Capitaine L., travailla dans le cadre d’une opération de surveillance qui avait lieu à M., une cité de la France métropolitaine. Il s’agissait de faire des rondes de nuit et de contrôler l’identité d’éventuelles personnes suspectes d’enfreindre la loi interdisant l’accès dans le périmètre où est sis l’immeuble dont la salle de conférences accueillait chaque jour de grandes personnalités, penseurs, actrices et acteurs de la vie politique internationale. On m’assigna un poste devant la porte d’entrée principale, le jour, et au volant d’une 508 PSE la nuit. Cette période de conférences se passa bien, sans incidents. On nous remercia en nous félicitant pour le service accompli. Aujourd’hui, de retour dans ma maison, je me suis assis à mon bureau pour écrire. Ayant fait plusieurs séries de pompes tôt ce matin, j’ai maintenant l’esprit vide et peux suivre les rythmes dont la plume s’avère investie. L’idée du bonheur m’est de fait apparue sous les traits de la dame avec qui j’eus l’occasion de m’entretenir gravement au cours de notre dernière mission, en l’occurrence. Je constatai en effet que sa parole est un chant. Chaque mot dont elle est l’autrice, outre la dimension de vocable qu’elle donne à entendre, relève de la note musicale. Elle ne dit pas seulement, elle chante. Quand je me tais et l’écoute, je réalise les symphonies silencieuses qu’elle sait parfaitement orchestrer dans le Palais du Bonheur, où elle siège ; car sa place attitrée est près le Chœur des Muses. Impressionné par sa grâce, mais non à l’excès, je reconnus lors la dame qui me recevait dans sa loge d’artiste, il y a à peine quelques mois. Elle avait, dans cet immeuble institutionnel où se rencontraient les conférencières et conférenciers, son bureau à l’étage et m’accueillait pour me poser des questions relatives à notre mission de surveillance :
« – Asseyez-vous, Lieutenant Artemus Jungle, je vous en prie. Comment ça se passe ? Je vois, trois heures par jour au poste de sentinelle, sur le seuil de la porte d’entrée, et cinq heures avec la patrouille de nuit. Aucune inquiétude ?
– Négatif, mon Commandant.
– Bien. Je vous revois dans quelques jours. Merci, Lieutenant. »
III
Un champ d’action, la page, et à ce titre reflétant mon expérience du terrain dans le cadre du poste que j’occupe auprès de mes sœurs et frères d’armes, le réalisme d’une écriture. Il m’est donné de suivre les mouvements inspirés de la plume sans émettre d’avis que l’avis de Raison, dont le Chœur des Muses est le détenteur unique. En d’autres termes, je n’interviens jamais personnellement mais dûment ; c’est-à-dire, par engagement auprès de mes sœurs et frères d’armes, dont le projet est de défendre la personne victime, quand il s’agit par exemple d’une mission confiée sur ordre de ma hiérarchie, ou par engagement auprès de la plume messagère, quand il s’agit par exemple d’une vision que le Chœur des Muses m’octroie toujours, à regarder mon jardin fleuri ou à écouter le chant du Grand Fleuve, par beau temps ou sous la pluie. À cet égard, l’écriture me permet d’entendre telle combinaison rythmique au profit de ma plénitude de veilleur posté sur le seuil de la page. La voie est ce chant réaliste qui contraint l’idéalisation narcissique, car je ne suis rien que le mouvement collectif dont la suprématie m’oblige. Ainsi, j’obéis, non à mes passions, j’obéis à l’idée de Nous. J’engageai. Il s’ensuit l’abnégation. De même que l’action commandée sur le terrain me voit élément simple dans l’ensemble de nos Secteurs, de même la syntaxe inspirée sur la page me voit serviteur de la parole gravement confiée à la plume. Je note. Je veille. Un procès se réalise sous ma vigilance, le procès des signes se joignant aux rythmes nouveaux du jour ou de la nuit. Voici les ciels saluant notre Terre. J’accours à la confidence dont la plume est témoin unique. M’apparaît dès lors la Femme. Et la Femme est fragrances sublimes, encens. Et la Femme est bloc de gemmes et d’or trônant sur la Terre. Les ciels honorent la Femme, savoir le ciel du jour et le ciel de la nuit, moi-même disparaissant, inscrit que je suis dans la constante du seuil. Et l’hommage rendu à la Femme est pure merveille, car le Chœur des Muses, ordonnant l’hommage, dit la merveille exclusive. La personne s’accorde naturellement à l’hommage, moi-même invité j’y participe à titre de note dans l’ensemble de la partition et de son orchestration. J’étaye simplement la dynamique à jamais établie.
IV
L’inspiration me fut donnée ce jour afin que je puisse traiter du phénomène acoustique dans le cadre de ses rapports au mot. Quand le mot est dit oralement ou par écrit, il se fait entendre comme forme sonore, dans le premier cas, comme forme sourde, dans le deuxième cas. Dans les deux cas, il est signe indicatif, parce qu’il se définit à titre d’élément temporel, signe ou laps de temps, qu’il soit considéré sur le plan dit « réel » ou sur celui de la projection dans l’ensemble où il s’inscrit, phrase ou vers. À titre de verbe, il rend compte d’un état ou d’une action du sujet dans cette phrase, ce vers, autrement dit il participe de tel état, de telle action, exprimés, suggérés. Ainsi, le mot est à considérer dans son ordre, celui de la communication, ordre indissociable de l’ordre de la grammaire. Me situant par nature sur le seuil d’une telle ordonnance, il convient que j’y demeure sous peine d’écho. Je ne souhaite pas répondre à la résonance narcissique. Dire est un don que je perçois comme une grâce. S’adresser à la personne induit de ma part l’effacement. Je pense à la poétesse. Il en résulte les rythmes propres au poème. Je suis un mouvement de plume, un mouvement de liberté, celui de l’expression de soi. Ni par défaut, ni par excès, avec Raison. Simplement. L’expression de soi dépend de l’Ordre de Nature et, lui étant voué, j’aime l’existence. Les mots suivent. Ils sont accords floraux, musicaux, confiés à la plume par l’Instance. Ayant ce matin à l’aube consulté le bulletin météorologique dans la perspective de ma journée de travail auprès de mes sœurs et frères d’armes, je constatai que pluies et vents de l’hiver s’inscrivent dans notre paysage quotidien depuis plusieurs semaines, encore aujourd’hui. J’ai donc composé aussitôt ces quelques lignes sans penser à moi. Et que serais-je si je n’obéissais pas au Chœur des Muses, l’Instance, qui me fonda sur le seuil de la page ? De fait, le mot Nous tôt m’invita à aimer l’existence en termes d’engagement et de défense de la personne victime. Je note en conscience, en acte, comme je tiens la barre, c’est-à-dire sans mauvaise intention, dûment respectueux des limites que l’honnêteté impose. Le Capitaine B. me disait à cet égard hier soir sur le quai du Secteur 3, à propos du mot d’ordre suivant que le Commandant O. nous adressa : À demain, 8 AM, Messieurs :
« Pour moi vous savez, Jungle, les mots sont les outils du dire juste et le don de la pensée. L’amour-propre est à nuancer. Lire, écrire, obéir, actent par conséquent l’hommage que nous devons rendre aux mots. »
V
Par inspiration, en regardant mon jardin fleuri, l’idée me vient d’écrire des rythmes, après une longue période passée à bord d’une vedette dans le cadre de la mission de surveillance qui nous fut confiée, mes coéquipiers et moi, sur nos eaux territoriales, plus d’un mois. Ce matin, le Soleil se lève à peine dans l’air pluvieux. L’aurore apparaît dans sa longue robe turquoise et dorée. La poétesse et moi la saluons en buvant un thé à la menthe assorti de beignets qu’elle prépara hier soir chez elle, de retour de K.
« J’admire votre jardin, ses fleurs et ses arbres, dont les parfums nous parviennent au degré du sublime avec, de surcroît, la générosité de l’Aurore, qui les associa parfaitement. »
Après quoi, ayant entendu ces paroles, j’eus l’heur d’assister à l’envol de la plume, aux rythmes nouveaux portés dès la confidence reçue près le Chœur des Muses. Me recommandant moi-même de me taire en tenant ma place sur le seuil de la page, je suivais le mouvement commandé du dire en ce jour extraordinaire où la poétesse m’accordait sa présence pour la première fois dans ma maison. Elle m’apparut avec l’aurore, sonnant à ma porte, ses beignets à la main.
« J’ai pensé à vous, Lieutenant. J’espère que vous les apprécierez. Je les ai préparés hier soir. Je n’ai qu’un petit détour à faire en voiture depuis la nationale. Alors voilà, je me suis permise de m’arrêter. Dix minutes, pas plus. Il est 7, 15 AM. Je commence dans trois-quarts d’heure à l’hôpital. Vous allez bien ? »
Dès lors, je perçus les rythmes de ce jour extraordinaire. La plume s’envola vers le grand bonheur qu’ici l’on nomme l’Instance. J’invitai la dame poétesse à prendre un thé. Ma demeure s’illumina aux fragrances du jasmin et de la rosa Kazanlik. Et mon hôtesse n’était que fragrances idéales. Elle repartit rejoindre son service. La prégnance indicible de la merveille dynamisa dès lors un constat de ma part, celui du poème où toujours je disparais étant donné que le poème ne m’appartient pas, attendu qu’il est la réalisation exclusive du Chœur des Muses, attendu qu’il est lieu de cristallisation des rythmes toujours nouveaux que la plume anime a posteriori sur la page, attendu que mon existence n’a de sens qu’au regard de mon engagement à servir par loyauté, attendu enfin que la poétesse induit la perspective heureuse de mon engagement à servir par loyauté.
« Bien, Lieutenant, je dois y aller. Je vous embrasse. »
Et le passage de la poétesse dans ma maison fut une conversation encadrée par de nombreux silences. Et chaque mot dit par la poétesse est une note de musique qui se pose dans l’air, où règne l’alliance de la rosa Kazanlik et du jasmin, l’agrément de ses phrasés.
VI
Et les mots me viennent, par la joie transmis. Ce pourrait être un poème, je ne sais. Je suis heureux parce qu’amoureux. Je la revis. Elle me ravit. Non pris au dépourvu mais dans le cadre d’un rendez-vous fixé plusieurs semaines à l’avance. Elle m’entretint d’un sujet grave, relatif à ma prochaine mission, dans son bureau :
« Vous savez, Lieutenant Artemus Jungle, cette mission de plus d’un mois à bord de la vedette spéciale est à concevoir comme une épreuve difficile. D’un port à l’autre, d’un quai à l’autre, vous devrez faire preuve de concentration, sans parler de la mer hauturière et de vos activités de plongée avec vos coéquipiers. Le Commandant O. vous assigne donc le poste de pilotage de la vedette. Je ne doute pas de votre aptitude à y satisfaire, ni de votre aptitude à plonger dans les Zones B et D, au large de l’île du Rhinocéros, à plus de 200 mètres de fond. Non, mais je vous préviens. Soyez vigilant, Jungle. Vous n’ignorez pas qu’il y aura de la houle en cette période venteuse, pluvieuse. Je valide. Attention à demeurer toujours vigilant. Tenez, votre ordre de mission, dûment signé de ma part. Bon courage, Lieutenant Artemus Jungle. »
Nous partons demain, l’équipe et moi, 6 AM. Je consulte ma montre : il est ce soir 10 PM. Quelques mots encore, pour un poème, qu’elle me céda, à l’écouter et à la regarder me parler, moi-même prudemment assis face à elle, c’est-à-dire posté sur le seuil dont sa table de bureau est le symbole. Pour un poème qu’elle me concède à cette heure tardive, dans la mesure où elle siège aussi près le Chœur des Muses. Ravi, disais-je précédemment, à l’idée qu’elle incarne, savoir la Femme, je n’eus d’abord qu’à me taire devant ma propre table de bureau, dans l’attente que la plume, aussitôt envolée à destination du Chœur des Muses, revienne. Et la plume m’apparut à bord de son nuage, où cristallisent les mots sous leurs formes originelles de fragrances et de gemmes. Et le nuage se transforma en page. Et la plume, grâce à la parole rythmée de la confidence, suivant la dynamique d’une prosodie voulue nouvelle à l’heure dite, veille du départ, harmonisa gemmes et fragrances des Hauts selon une métrique ressortissant de la composition du bouquet de fleurs transmuée en absolu de parfum. Et le jasmin côtoie la rosa Kazanlik. Elle, intitulant son œuvre Rencontres, la consacre par le sceau des Grandes Créatrices que je vois apposé.
VII
Écrire ne doit pas être un effort contre soi. C’est un acte naturel et, à ce titre, un mouvement, une dynamique, inspirés. Libre, un adjectif qualificatif, en complète le sens par la raison qu’il traduit l’état du sujet accomplissant cet acte. Moi-même posté sur le seuil, sans mot dire, j’entends y demeurer. L’écriture n’attend de moi en effet que la bonne attitude, à savoir la posture silencieuse laissant place aux rythmes nouveaux, les rythmes confiés dont la plume est seule dépositaire. Au juste déroulement du procès syntaxique, je me rends. Il est le Fait exclusif des Muses. Le Fait, c’est-à-dire la Grâce. On me parla récemment. Et les mots qui me furent adressés étaient de la nature des gemmes, dont on conçoit le présent. Ils me furent donc offerts. La personne d’une dame en fut la source. Je l’écoutai. Je lui obéis avec ravissement.
« Lieutenant Artemus Jungle, vous êtes engagé pour servir les valeurs de la Justice. Vous avez satisfait aux épreuves de sélection. Voici votre contrat de mission à bord de la vedette côtière de notre Unité. Bon courage. Vous pouvez disposer. »
L’aurore apparaît. Mon jardin revêt les couleurs joyeuses de L’Art Naïf. À le regarder, je perçois les rythmes nouveaux du jour qui se lève. La Montagne-qui-parle, au-delà, d’or et de turquoise, s’élève vers le ciel. Tout respire et tout est calme. La Forêt et le Grand Fleuve se réveillent dans un murmure, celui de la pluie tombant sur les feuilles des arbres. Dès l’envol de la plume, advient du poème l’idée et, par suite, la cristallisation de la confidence en absolu de parfum, du nuage transmué en page. Au souvenir de la veille, quand eut lieu l’entretien, les mots s’ordonnent selon une métrique qui s’augmente du sentiment amoureux. J’évoque l’icône de la dame qui sollicita mes propres envols et les nomma Rencontres. Je la respecte et n’imagine rien que par réalisme. Certes, mes envols se définissent autrement que l’envol propre à la plume. Ce sont des enthousiasmes mesurés à l’échelle de mon statut de soldat engagé au service des valeurs fondamentales de la République Française. Et lorsque le désir d’écrire m’invite, il relève de l’Instance nommée le Chœur des Muses. À Elle je m’en remets.
« La liberté est un droit et un devoir, me disait le Capitaine B. hier après-midi au sortir du Bureau d’enquêtes. Quand j’écris j’en appelle toujours à la liberté afin que notre dignité de personne n’en souffre pas. Il s’agit là de préserver notre identité, Jungle. »
VIII
Je suis à l’abri du poème qu’on me dit, sujet de la pensée dont ma dame est la source. Le Chœur des Muses opère au vrai ce jour, formulant sa métrique nouvelle, contenue dans les lignes de la prose. Penser par soi-même implique l’obéissance, posture de soumission à l’égard de l’Instance offrant ses rythmes. La plume convoquée à y pourvoir ne se fait pas faute, bien plutôt suivant la dynamique de la confidence depuis son nuage, qu’elle transmue en page, note avec exactitude le phonème lié au vocable et, par extension, à la syntaxe. L’origine de ma posture est ce désir d’offrir telle la fleuriste, observé strictement de ma place assignée, savoir le seuil. Il n’est conséquemment de ma part contrainte aucune que j’impose au procès artistique, dans la mesure où l’on m’engagea à le défendre à titre de veilleur et, à ce titre, prévenant de l’excès que l’on identifie en termes d’écho narcissique. Non, je m’abstiens et défends l’accès à mes passions, laissant à la seule plume le travail de transcription, d’interprétation. Car la poétesse dicta et les lettres lumineuses qu’elle m’adresse s’organisent, sur le mode de la sentence, grâce à la voie de raison, toujours.
« Vous êtes engagé, Lieutenant Artemus Jungle, pour cette nouvelle mission. Le bilan est bon. Je vous revois au retour. Merci. »
Et tout va bien dès lors. La plume s’envole. Je ne pense pas, j’aime. On me confia aujourd’hui le pilotage de la nouvelle formule dans le cadre des essais sur le Lac de Y. Je suis convaincu par la fiabilité et la grande puissance de la machine. Le Capitaine B. salua la performance de plusieurs heures en me disant :
« Cette formule, Jungle, flotte dans l’air. Vous avez su la faire voler en parfait acrobate. C’est bien. »
Il est 7 PM. J’écris, satisfait de ma journée. La dynamique de mon existence est le fruit de mon engagement aux côtés de mes sœurs et frères d’armes. Jamais je ne les trahirai. Jamais je ne laisserai dire n’importe quoi lorsqu’il s’agit d’Honneur et de Fidélité. Le poème s’inscrit dans notre ligne de conduite. Les pieds sur terre. Le poème est acte de langage, donc un acte de conscience qui engage le respect et les valeurs morales au quotidien.
IX
J’étaye la constante gaie. Elle m’apprend à danser. Depuis plusieurs jours en effet ma dame m’invite. Nos relations sont devenues amicales. Hier soir à nouveau elle m’autorisa à assister au cours de flamenco qu’elle propose une fois par semaine. Puis ma dame me suggéra, comme elle le fait depuis maintenant trois semaines, d’entrer sur la piste. Car ma dame dirige, établissant le versus entre elle et moi, cette posture intellectuelle stricto sensu qui me rend à ma place exclusive d’étai, en l’occurrence soutenant par interaction l’immuable teneur de ma dame. Ce sont des ordres. Elle m’apprit à parfaire les pas et le chant, très difficiles au demeurant. Cette danse est complexe, à la mélodie jouée par plusieurs guitares oblige ses interprètes. Elle me guida vers les rythmes avec une autorité très ferme dès l’abord.
« Soyez à la marche attentif, Lieutenant ; imaginez-vous en mission. Mieux, vous êtes en mission ici. Je suis votre sœur d’armes, ni plus ni moins. Nous nous observons, voilà comme cela, le buste droit. Chantez ! »
Ma voix s’accorda naturellement au dessin acoustique, parfaitement synchrone dans ses harmoniques et ses chromatismes nombreux.
« Nous préparons l’envol, Lieutenant, la voix convient. À moi ! »
Elle prit place au milieu de la scène et ses mouvements d’ailes sollicitèrent mes coups de pattes, outre le chant.
« Plus rapide, Lieutenant Artemus, s’il vous plaît. »
L’exercice est éprouvant par son extrême rigueur.
« Plus vite, Lieutenant ! vous y êtes presque. »
Mes talons résonnaient à la vitesse des chromatismes maintenant.
« Bien, Lieutenant. »
J’appris à contrôler l’alternance des pas rapides et des pas moins rapides.
« Stop ! À moi. »
Elle chanta sans cesser de mouvoir son châle, ses voiles. Elle tourna autour de moi, moment où les guitaristes jouent le vent et ses passages à la surface du lac.
« Palmas, Lieutenant ! », ajouta-t-elle.
Je claquai des mains. Je ne pensai à rien. Elle me dit :
« Approchez-vous de moi. Chantez señor ! »
Nous claquions des mains, elle et moi. Nous nous envolions. Jusqu’au silence de marbre. L’air de la salle de danse versait ses parfums de rosa Kazanlik et de jasmin. Elle me donna son appréciation à la fin de la séance.
« Votre prestation est meilleure que celle de la semaine dernière. Vous progressez. C’est bien. Les guitaristes ont apprécié. Mais la marche et l’envol peuvent être améliorés. Quant au chant, vous avez la voix incontestablement. Elle s’accorde avec facilité. Je vous revois la semaine prochaine, ici mais également dans mon bureau pour la fameuse compétition d’Inshore. Merci. »
X
L’enthousiasme s’écrit. Mon poème ce jour est joyeux à l’égard d’un nouveau motif, celui de la beauté qui m’étreint et me subjugue, ma dame. Elle a le regard de l’aigle et la douceur de la colombe. Sa voix est un chant qui s’harmonise aux rythmes des orchestrations géniales – de l’eau des sources irriguant les jardins légendaires où mon regard se pose lorsque, de retour dans ma maison, il advient que la Montagne-qui-parle se découvre à l’aurore suggérant le poème. Ainsi ce matin, avant de rejoindre mes sœurs et frères d’armes, la plume s’envola au souvenir de ma dame et, maintenant revenue du lieu de la confidence, transmet les rythmes nouveaux. Je nous revois elle et moi grâce à cette actualisation dont seule la parole est capable. À telle prosodie inspirée par la grâce, je me tiens toujours à ma place, soit sur le seuil du phénomène et n’interviens pas. Il serait très mal venu de ma part d’ajouter à l’actualisation, qui de fait est la transmutation de la veille où elle et moi dansions. Je l’aime et me tais à la merveille prégnante. Elle m’écrit. La sachant établie près le Chœur des Muses, j’acte le procès a posteriori, celui du poème qu’elle m’inspire et formule. Certes poétesse, ma dame est également Muse. Des élans chromatiques de l’aurore aujourd’hui à nos rencontres hebdomadaires, ma dame est nécessairement pour moi le leitmotiv, celui de la beauté qui m’étreint et me subjugue. Outre que la Femme est absolu de parfum, l’idée qui ravit l’âme des poètes, ma dame nourrit mon enthousiasme au quotidien. Elle m’institua guerrier, homme fidèle aux valeurs des démocraties les plus anciennes, à l’obligation stricte de respect envers la personne, à France, la digne héritière de la sagesse des Anciens qui nous veulent hommes et femmes libres et égaux en droit. Conséquemment, je compose avec gravité. La raison nous oblige, nous protège. Comme d’un rayon incident que le Soleil pose sur le carreau de la fenêtre à travers quoi je regarde, l’ordre naturel s’impose et j’ai conscience que je dois à ma dame l'impression d’aurore dont la plume est dépositaire. Car le poème est vision sublime, la réalité. Le Capitaine B. me disait à ce propos avant-hier, au sortir du mess :
« Demeurer simple, Jungle. L’inspiration n’attend pas de notre part que nous la discutions. Elle va de soi. C’est une grâce dont nous devons nous montrer dignes. Nous sommes enfants de Raison et, à ce titre, responsables de nos actes. Passions exclues. »
XI
Il me vient à l’esprit ce concept : l’épouse. À la regarder et à l’écouter au cours de maints entretiens qu’elle m’accorde, il est évident que je l’aime. Elle me fonda sur le seuil du poème dont elle est l’incarnation. Encore hier au soir, elle m’invita. Nous dînâmes sur le front de mer : homard au champagne. « Artemus, s’il vous plaît. Je vous offre ce repas. », insista-t-elle tandis que je m’apprêtai à régler la note. De retour en ma demeure, j’écris une prose inspirée par ce nouveau moment, dont les rythmes transcrits s’avèrent le privilège de la plume. Il en résulte à cette heure tardive une combinaison de notes musicales conférant le souvenir de sa présence, de sa voix. Elle véhicule le désir d’ancrage par l’écriture, l’ancrage dans la réalité de l’instant. Et ce n’est pas sans crainte que je m’emploie à y satisfaire, dans la mesure où pareille exigence relève de l’abnégation. Le poème nécessite l’effacement au profit de l’idée dont ma dame est l’incarnation, l’idée de la merveille. Je suis de la merveille le guerrier vigilant et son ordre demeure intraitable. Il m’est donné de disparaître pour le défendre, jour et nuit. L’existence nous est précieuse, j’œuvre en faveur de la paix – sourd à l’écho narcissique. Je participe de la marche collective vers le bonheur, la marche nôtre, aux côtés de mes sœurs et frères d’armes. Les paysages naturels seuls m’importent, qui nous environnent, savoir les paysages de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. L’ordre de Nature domine. J’aime ma dame comme une sœur d’armes. Je la respecte, avec raison. C’est, il y a un peu plus d’une heure, notre rencontre amicale à la terrasse d’un grand restaurant sis en front de mer qui me décida à nouveau : lui consacrer un moment d’écriture, cadre de la page actuelle où l’ego disparaît à la faveur du bon sens, celui du regard que ma dame m’autorise à poser sur le cours des choses, à titre de Muse ; le cours des choses, c’est-à-dire la succession de nos rencontres autour de quoi s’organisent mon lyrisme amoureux et cette question qui revient après chacune d’elles :
« Quand la reverrai-je ? »
J’aime l’humanité, j’aime ma dame. Ce constat construit mon existence au quotidien à l’instar d’une forteresse, la citadelle. Je suis de fait un être social marchant aux côtés de mes sœurs et frères d’armes, fort de mon amour pour l’humanité, de mon amour pour la belle personne qui m’invite, ma dame. J’ai conscience, au souvenir de notre dernier rendez-vous, qu’aux rythmes harmonieux de sa personnalité les vertus ajoutent et la protègent fermement.
XII
Mon rapport à l’existence se situe sur le plan intellectuel. Je me sens bien dans mon époque. Je ne critique personne, je ne le veux pas. Il ne tient qu’à moi de remédier à mes propres défauts, car j’en ai certainement. L’idée de ma dame par bonheur les prévient. Penser à elle transmue toute inclination de ma part à la complaisance en joie. Il s’ensuit la constante gaie, que j’étaye et qui anime mon enthousiasme au travail.
« – Comment vous sentez-vous Artemus Jungle aujourd’hui ?
– Bien, mon Commandant.
– Voici votre nouvel ordre de mission. Lisez-le s’il vous plaît.
– …
– Qu’en dites-vous ?
– Sûreté est le maître-mot. Je connais l’équipe. J’ai l’habitude de conduire la vedette spéciale. C’est un devoir auquel j’obéis naturellement.
– Des inquiétudes ?
– Négatif, mon Commandant. Ma confiance en l’équipe est totale.
– Je vois que vos derniers tests physiques ne constituent pas un obstacle à ce nouveau départ auprès des membres de l’Unité. Des questions ?
– Je n’ai pas de questions, mon Commandant.
– Bien, je valide. Veuillez signer ici … Je vous remercie. Tenez, la date de notre prochain rendez-vous. Bon courage, Lieutenant. »
Je sors souvent de son bureau non sans émoi et ce soir encore me vient le désir d’écrire. Je suis dans l’état d’une personne amoureuse et le tais, attendu que mon expression va au poème – mon lexique est de raison ; attendu que le Chœur des Muses dicte. Je vais donc aux mélodies significatives dont la plume garde le secret, libérant le moi de ses limites jusqu’à la soumission au flux admirable des phrasés qui me sont dès lors donnés à entendre comme bouquets de senteurs – où le jasmin invite la rosa Kazanlik à leurs chorégraphies aériennes. Ma chambre, lieu du poème, revêt les dimensions des palais merveilleux et ma dame y règne parmi l’or et les gemmes. Elle et moi cultivons le sentiment d’accord primordial, en d’autres termes l’entente nécessaire à la fondation du foyer. Elle me parle, je l’écoute avec attention. Le respect fonde notre relation amoureuse. Nous nous sommes établis, elle et moi, sur la base de la constante majeure, la constante gaie. Elle promulgua le versus, concept m’obligeant à m’adresser à sa personne avec une considération extrême, celle de l’amitié – et à la défendre toujours. Le téléphone sonne, il est presque 7, 30 PM :
« – Allô ?
– Lieutenant, c’est moi.
– Oui, je reconnais votre voix, Commandant.
– Je ne sais pourquoi, j’ai pensé à vous en préparant une croustade aux champignons.
– Ah bon ?
– Souhaiteriez-vous la partager avec moi ?
– Avec plaisir, Madame.
– Bien. Donc, Artemus Jungle ?
– Je passe. »
XIII
Je n’imagine pas d’autre vie que celle qui m’est donnée. J’agis dans l’instant, par raison. L’existence est un dû, à cet égard je rends grâce au bonheur qui me fut donné d’exister. J’aime la vie et ne la rêve pas. J’agis pour que notre vie soit un rêve. La poésie est pour moi un moyen de dire la vie et le bonheur d’exister. Le Sergent T., par exemple, est un de mes frères d’armes que je retrouvai récemment au cours d’une mission. Il me fit part de son opinion sur l'existence, tandis que nous devisions autour d’une table improvisée, un soir, devant nos tentes respectives en mangeant des sardines en conserve et que nous sachions apprécier par le fait que c’était notre unique repas de la journée ; il m'en fit part en ces termes :
« J’apprécie la frugalité, Lieutenant, et la sobriété, a fortiori quand les circonstances nous l’imposent. Il m’arrive, dès que je le peux, de partir avec ma planche de surf. Je pense que l’humilité va de pair avec la sobriété. Ainsi, lorsque je me rends à Praia do Norte, je sais que l’exercice est périlleux et qu’il exige, outre une parfaite condition physique, beaucoup d’économie de ma part en termes d’émotions. Je me dois de rester très sobre et humble face à la géante. Je sais qu’elle ne pardonnera pas la moindre erreur. La satisfaction demeure a posteriori et m’ancre dans la confiance en soi. Mon existence, attendu qu’il s’agit là du topos fondant notre discussion, mon existence, Lieutenant, tient dans cette idée : l’acceptation de l’événement. Et cette idée est la garantie de mon bien-être, la raison de mon engagement. La contingence est complexe, vous le savez Lieutenant, et me conduit naturellement à la simplicité. Avant tout, je sers le concept de la personne. C’est une grâce qui nous est donnée. Nous agissons vous et moi, Lieutenant, sur ordre de raison. Chacune de mes interventions se fonde sur le jugement de fait. La vague de Praia do Norte exige de ma part une concentration sans faille. Je ne peux me permettre aucun excès, aucune fantaisie. La géante me guide, j’obéis et ceci est ma grâce : disparaître à la faveur de mon expérience jusqu’à devenir un être d’air et d’eau. Surfer nécessite l’entente cruciale avec l’élément. Je suis né dans un village à proximité de la falaise. J’ai toujours côtoyé Praia do Norte. Dans le cadre de mon engagement, je peux y revenir dès qu’on me l’accorde. C’est ma chance. Retrouver la géante est mon devoir. Car la géante me forgea. »
XIV
Ma vie me va. Je ne demande rien. J’engageai. Quand le désir d’écrire se fait sentir, j’écris. Mouvement naturel et qui va donc de soi, l’écriture satisfait à mon quotidien et conforte ma plénitude. Rentré d’une mission effectuée dans le cadre du dernier championnat régional d’Inshore auquel on m’invita à participer, je profite de la demeure que je bâtis au pied de la Montagne-qui-parle. Je plante des arbres, des fleurs et des légumes dans mon jardin qui, à cette période de l’année, exige que je le cultive. Il pleut souvent et c’est bien. Ayant passé deux heures ce dimanche à semer après le labour du mois dernier, je me poste à mon bureau avec le souvenir récent d’un entretien avec le Capitaine L., héros décoré pour sa grande bravoure, ses mérites, venu me féliciter en raison de ma place d’honneur, obtenue à l’issue dudit championnat :
« Au vrai, Jungle, j’apprécie qu’un des membres de notre Unité, vous en l’occurrence, soit sur le podium. Mais je vous sais par-dessus tout attaché à notre devise, qui fonde notre cohésion : Honneur et Fidélité. C’est bien. Vous avez les pieds sur terre. Vous servez comme moi nos valeurs et, de ce fait, je ne peux que me féliciter de votre performance aujourd’hui. Je retiens notamment de votre dernière course le passage de la cinquième chicane où vous doublez deux concurrents en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ; je pèse mes mots. Ensuite, il y eut la troisième ligne droite avant la courbe de l’arrivée. Vous conservez la tête dès ce moment. Enfin, il y eut le dernier tour. J’entends encore le commentaire de la journaliste :
Nouveau record de vitesse ! Jungle sous les cinquante secondes dans ce trente-et-unième tour !
Vraiment j’applaudis à ces trois phases de la compétition qui, selon moi, décident de votre première place. Cela fait partie des bons moments à partager. J’eus l’heur dans ma carrière de vivre pareils moments. Ce sont ces moments, vous le savez Jungle, qui nous permettent de tenir la constante de notre engagement sans faillir. La constante va de soi et c’est pour cette raison que nous marchons dans l’harmonie, chassant ou ignorant la moindre phobie, nous proposant surtout de défendre les valeurs humaines propres à la France libre, égalitaire, fraternelle.
Notre comportement se veut exemplaire, au combat comme dans le domaine de l’application des lois. La justice est notre praxis et elle commence par soi : n’en vouloir à personne, ne s’en prendre à personne qu’à nous-mêmes. Ne changez pas, Lieutenant. Gardez vos sens en éveil sans penser à mal, ainsi que vous l’avez montré au cours de ce championnat. Cette métaphore est relative à la vigilance que nous nous devons d’observer en toute occasion, vous l’avez compris. Jamais triste, Lieutenant Jungle, non. L’instant est roi. »
XV
Sincérité, simplement. Ne pas douter de soi. Lorsque le moment se présente, savoir le moment du poème, ne pas hésiter. Ce temps de l’écriture est un privilège dont chacune, chacun, peut bénéficier ; il est libérateur en ce sens où il est le cadre de l’expression de soi. Un oiseau de la Forêt s’envole sous l’arc-en-ciel après l’orage qui sévit hier vers minuit et jusqu’à cet après-midi. Et l’oiseau est la colombe dont une plume me fut offerte enfant sur la berge du Grand Fleuve. Et la plume à son tour s’envole vers les rythmes nouveaux de la confidence. J’écris maintenant sous la dictée des Muses, dont l’une est la poétesse qui m’invita. Au regard qu’elle posa sur moi, je retiens de notre rencontre un doux moment, assimilable au moment du poème. Elle en est l’inspiratrice.
Nous parlâmes des belles choses à table
Et je l’écoutais comme un enfant me dire
Les mots gracieux que j’évoquai sur le sable
À mon retour en dessinant une lyre
Nous mangeâmes en effet avec appétit sa croustade aux champignons assortie d’un verre de Bordeaux, Saint-Julien, précédée d’un foie gras aux truffes et un excellent dîner somme toute qui se clôtura par le riz au lait à la vanille et pour lequel je ne manquai pas de la féliciter. L'ambiance était de surcroît joliment musicale. J’avais face à moi une maîtresse femme, c’est-à-dire l’être admirable. Sa salle à manger, propre et nette, s'ouvre sur un balcon avec vue sur l'océan ; elle est décorée de fleurs et de plantes grimpantes comme j’en vois dans la Forêt. Un splendide tableau représentant un jardin surmonté d'un pont qui mène à l'arc-en-ciel est accroché au mur. Mon hôtesse répondit à la question que je lui posai sur l'identité de l'artiste qui le peignit :
« Oui, c'est moi qui l'ai réalisé. ».
Dans son appartement règnent les parfums les plus sublimes, jasmin et ylang-ylang. Imaginez Chanel et Dior dialoguant. Elle me remercia pour la rosa Kazanlik que je lui offris.
« Votre présent ajoute à mes compositions florales. », remarqua-t-telle.
Puis elle me proposa de plonger dans sa piscine intérieure d’où, à travers la baie vitrée, je découvris la cité de K. by night, ses gratte-ciels aux carrés lumineux, ses enseignes multicolores, tout en bas les rues ornées par l’éclairage public, un rêve. Nous devisâmes en nageant, elle nourrissait mon désir d’exister, la vie est réellement belle. C'est ce soir-là qu'elle m'évoqua l'idée de la vie conjugale :
« Il y a de très beaux appartements à la caserne, vous savez Artemus ... »
Lorsque vint l’heure de la quitter, elle me dit :
« Bien, Lieutenant Artemus Jungle, ce fut pour moi un réel plaisir de vous avoir reçu. J’espère que c’est partagé. Je vous laisse rejoindre votre maison. Nous nous reverrons dans mon bureau, vous le savez, dans un mois. Bon retour chez vous. »
Je larguai les amarres, heureux de ces deux heures passées avec ma dame. La corne de brume d'un cargo résonna au loin. Je dus écrire après avoir accosté le quai du débarcadère de M., mon village. Ainsi, spontanément, je dessinai une lyre sur la petite plage de sable fin qui longe le Grand Fleuve, à l’aide d’un bâton ; ensuite, le tonnerre gronda. Aussitôt, la pluie tomba drue. Je rentrai chez moi avec l’idée de remettre au lendemain cette composition que voici, après l’orage. Il est maintenant 7 PM. Ma journée de contrôle sur le Grand Fleuve, quoique difficile en raison du climat, s’inscrit dans une période décisive pour moi : la période que ma dame nomma la période des Rencontres. Elle corrobore ma thèse en faveur de l’engagement auprès de mes sœurs et frères d’armes et au service des valeurs fondamentales de la République Française. Elle corrobore également, par extension, la thèse soutenant le principe de l’honnêteté au service de la Justice.


