

PUBLICATIONS LXXVII
Poèmes

JEAN-MICHEL TARTAYRE
LES POÈMES D’ART JUNGLE
Mémoires du bord (III)
Poésie
1.
À LA VOIX
Pas question de rechigner au choix de la plume.
À l’idée d’écrire un poème qui m’advient,
Elle s’envole et acte quand elle revient.
On lui confia les rythmes, je les assume.
Nous sommes au loin ce jour, voguant dans la brume.
C’est ma pause. Je note le vers comme il vient.
La Muse dicta. Je transcris comme il convient.
Chaque syllabe est une note qui parfume.
Je dédie ce chant à la voix d’où il provient.
Voix de l’inspiration que la grâce prévient,
Voix de ma femme – à l’heure où la corne de brume
Annonce notre entrée au port – qui me parvient
Peu distinctement. Mais une autre idée survient.
À lui téléphoner cette idée se résume.
NOTRE HONNEUR
Il n’est jamais question de moi et c’est justice.
Lorsque j’écris l’inspiration prime, pas moi.
J’appartiens à Nature. Je ne suis point roi
Des idées ni de la syntaxe au vers propice.
Ainsi, nulle résonance à l’effet factice
Ne perturbe un tel procès. Seule acte ma foi.
Seule la Muse entend et applique la loi.
Son ordonnance est du poème la matrice.
On m’assigna sur un seuil du meilleur aloi.
Il a pour nom Résilience. Il bannit l’émoi.
Il est le lieu où j’écris à titre d’indice.
Indice je suis, d’après l’ordre opté pour soi.
Mon identité est du bloc social l’octroi.
J’écris droit devant notre honneur et sans malice.
UN JOUR SANS VENT
L’expression de soi s’avère fondamentale
Quand notre conscience en estime le moment
Favorable tel ce jour calme, sans tourment.
Nous sommes au large de la côte d’Opale.
Je gagnai ma cabine il y a peu, tout pâle
En raison d’une blessure au cou, fait récent
Qui se produisit lors de notre entraînement
Au combat rapproché sur le pont. Je m’installe.
La page m’attend et c’est d’abord lentement
Que je note : « Oui ce jour s’avère un jour sans vent,
La houle d’hier a fait place à la mer étale. »
Puis ça va mieux. Le mot vient naturellement,
Je n’ai presque plus mal. Enfin le sens se cale
À ce décor idéal, ainsi que l’accent.
CHANT
La règle je crois est, en lisant un poème,
De se laisser porter comme sur un bateau.
Je lis comme vogue le navire sur l’eau.
Hors de question de m’approprier le lexème.
Parce que le poète propose tel thème,
Il m’oblige et me conduit. Ainsi tout est beau.
La prosodie est comparable au chant d’oiseau,
Par suite j’écoute et entend, son et morphème.
Ma distance à l’égard d’un texte de Boileau
Ou de Gautier, tous deux auteurs de maint joyau,
Est la distance de l’homme admirant la gemme.
Autre exemple, Césaire – prince dont le sceau
Est Dame Liberté – forçant le respect, sème
Ces notes qui fondent au vrai le Chant Nouveau.
SUR LES QUAIS
L’océan m’appelle à nouveau. On appareille.
J’embrassai ma femme et nos enfants sur les quais.
Le paysage est brumeux, l’air demeure épais.
Mais au large il me semble que je me réveille.
Comme si je m’étais endormi sur la veille,
Jour d’hier où nous nous promenions sur les quais
Précisément mes amours et moi. Je parlais
Alors du départ, on rit, on pleura, la veille.
À ce souvenir récent, ancré à jamais
Dans mon cœur, j’ai l’idée d’écrire des mots gais.
Je le ferai plus tard. Pour l’heure, je surveille.
Oui, je surveille le compas face au vent frais,
L’anémomètre indiquant Force 6. Je vais
Me concentrer, d’autant qu’on arrive à Marseille.
ELLE
L’écriture est de fait une action naturelle.
La poésie est d’abord un art d’agrément.
J’en écris à mes heures vacantes souvent.
Mon épouse est ma confidente, il n’y a qu’elle.
Il n’y a que ma femme qui lit et rappelle
Parfois à mon intention tel désagrément
Occasionné dans la prosodie, tel accent
Qui pourrait être mieux placé sur la voyelle.
Je l’écoute toujours avec sérieux, content
De son diagnostic, inquiet de son jugement
Quand relisant mon corrigé elle l’épèle.
Aujourd’hui, dans ma cabine, c’est ce moment
D’évocation que je sers pour faire un présent
Et l’offre à ma tendre épouse, l’Aimée, si belle.
À VENIR
La plage est paisible. Nous discutons à table,
Dix collègues et moi. C’est un grand restaurant.
Nous avons choisi le plat du jour, très tentant
Après notre marathon couru sur le sable.
Matinée de préparation interprétable
Comme prélude de l’ascension d’un torrent
Dont nous devons d’abord remonter le courant
Et prendre les mesures pour fixer maint câble.
Les câbles, les piliers, tout doit demeurer stable.
Notre matériel sera ainsi transportable
Jusqu’aux crêtes, l’accès plus simple au demeurant.
Le déjeuner nous ravit, le temps appréciable
Nous permet de manger en terrasse un merlan
Rôti. Le mois à venir est considérable.
PALMYRE
J’écris, en conséquence de quoi je respire.
Les mots sont les notes d’un parfum capiteux
Que mon épouse à titre de Muse m’inspire.
Le poème m’apprend à répondre à ses vœux.
Ce que ma femme souhaite, je le désire,
À savoir, agir pour que nous soyons heureux,
Nos enfants, ma femme et moi ; par là je veux dire
Ne jamais perturber l’équilibre amoureux.
J’offre ce que j’entends aux doux sons de la lyre
Dont seul le Chœur des Muses joue, ainsi Palmyre
Où s’envole la plume sous le sceau des dieux.
Notre métrique, par suite fraîche et apyre,
Nourrit ce présent, à mon épouse précieux,
Écrit à bord après le passage d’un gyre.
APRÈS
Faire abstraction de la résonance intérieure
Au profit du réalisme ou la transmuer
En un rythme pluriel signifient écouter
L’harmonie propre à la musique, en soi meilleure.
Aussi ce jour l’Amiral tint-il la gageure
De diffuser la variété afin d’aider
Chaque équipe à tenir son rang et à mener
Le bâtiment sans qu’aucun de nous ne s’épeure.
Le calme revenu peut souvent étonner
Après maints efforts intenses à manœuvrer,
Après la houle qui sévissait d’heure en heure.
L’espace d’une minute je crus rêver
Les yeux ouverts quand la houle daigna cesser.
Et je dus fixer la résonance extérieure.
ESSAIS
Nettoyé le hors-bord, fait de la mécanique
Propre au V12, vérifié l’ordinateur
Des commandes pour voir s’il n’y eut pas d’erreur.
Puis je rends la machine à l’équipe technique.
Au moment des essais sur le lac je m’applique
En effet à ne pas trop pousser le moteur
Et je veille à la moindre donnée du compteur,
Confiant dans les limites que Raison indique.
Le régime optimal est une vraie valeur
De respect. Je n’agis pas en ma défaveur
Mais considère la formule avec logique.
J’observe la norme qu’affiche le vecteur
Dans telle zone du parcours. Car notre honneur
À titre de pilotes est un choix éthique.
2.
LE GRAND HÔTEL
Nous avons pris le matériel, reçus nos gages,
Quittés le port dès l’aube pour creuser les puits
Et rendre la terre arable dans tel pays.
Arrivés là-bas sur place on parla aux Sages.
Le programme d’irrigation, de plusieurs pages,
Nous fut donné à lire une fois réunis.
Il était question de reboiser par semis,
De puiser l’eau qui reverdit les paysages.
Dès lors, par équipes nous fûmes répartis,
Chacune selon son secteur, puits ou bâtis.
On nous logea dans Le Grand Hôtel, près des plages.
Depuis deux années que nous sommes investis
Dans ce travail nous eûmes droit à des hommages
Et ma femme m’a rejoint avec nos petits.
TERPSICHORE
Au Grand Hôtel souvent il y a des soirées
Où notre orchestre joue. Mon épouse dansa
Ce soir un flamenco et puis une salsa.
Je sentis alors nos âmes émerveillées.
À saisir des cordes les notes envolées,
À voir mon épouse, le poème émergea.
Je l’écris maintenant que m’est donné le la
Pour encore applaudir maintes joies cadencées.
Mon épouse ouvrit le bal et on l’imita.
Je dansai avec Madame, qui m’invita.
Or, toutes les mélodies étaient parfumées.
La scène en jardin de senteurs se transmua,
Nous étions le jasmin côtoyant l’acacia.
Terpsichore sublima toutes nos pensées.
MA SŒUR D’ARMES
Par le versus imposé, je reste à ma place,
Sur le seuil. Le versus m’oblige par devoir.
J’ai l’obligation du seuil afin de bien voir.
J’entends, par le mot seuil, dire ce qui m’efface.
Dire mon effacement au nom de la grâce
Qui ravit lorsque nous voulons la recevoir.
S’ensuit le bonheur réel de bien percevoir,
De s’abstraire pour un versus plus efficace.
Car mon épouse et nos enfants ont ce pouvoir
De m’obliger, je n’espère pas mieux avoir
Et ne suis rien sans elle, sans eux, qu’en disgrâce.
Au Grand Hôtel, après notre repas du soir,
Nous allons, elle et moi, prendre un thé en terrasse
Et c’est ma sœur d’armes qui m’invite à m’asseoir.
LA PLUIE
Le rythme de chaque journée demeure intense.
Nous construisons des puits pour irriguer les champs,
Nous réparons ou consolidons des arpents
De conduites d’eau. La pluie viendra, on le pense.
« La pluie viendra et la pluie ici est très dense »,
Me disait le Chef d’un village où je me rends
Tous les jours avec notre équipe, et je comprends
Dans ses paroles le vœu d’un peuple en souffrance.
Ce soir au mess, où plusieurs Chefs étaient présents,
Nous avons fait le point sur les puits et les plants.
Les semis ont commencé, le travail avance.
Les bêtes se nourrissent grâce aux aliments
Sains que l’hélicoptère de l’armée de France
Distribue. Or, la pluie est venue, je l’entends !
SENGHOR
Le poème est un défi que je me propose
Pour dire, quand le moment venu apparaît
Sous la figure de la plume où transparaît
La voix suprême que la Muse lui impose.
Le poème peut s’écrire en vers ou en prose.
Il se lit, il se chante et une vision naît
Dans l’âme du public. La voix se reconnaît
Grâce à l’évocation dont la plume dispose.
Ma tendre épouse, à l’heure où le Soleil paraît,
Dit un chant de Senghor à l’enfant qui dormait.
Chacun de nos petits s’éveilla au ciel rose.
Chacun de nos petits à ces mots s’enchantait
Tandis que leur mère en lisant les regardait
Et prêtait à Senghor sa voix d’Aurore éclose.
HEUREUX
Ma femme prit avec elle, dans ses bagages,
Le sac de transport où se trouvait notre chat.
Elle arriva au Grand Hôtel dans un éclat
De voix élogieux. On lui rendit les hommages.
Nos petits riaient à ces nouveaux paysages
De fleurs géantes, de fragrances d’acacia.
Ils jouèrent dans le grand parc. « Tu viens Papa ? »,
S’exclamaient-ils. Je répondis « Oui. », sans ambages.
Après notre accueil, il fallait que l’on montât
Les affaires. Je le fis seul ; point d’apparat,
Tellement heureux de revoir mes chers visages.
Puis nous nous préparâmes, avant le repas
Au mess. « Kebab dans la tradition d’Ankara »,
Nous dit le Chef. Enfin, nous gagnâmes les plages.
QUOTIDIEN
Mon épouse travaille à plein temps aux urgences,
Nos petits sont inscrits à l’école, tout près.
Je vais les chercher souvent en bus juste après
Leurs cours quand ma femme assure les permanences.
Notre quotidien au Grand Hôtel a des chances
De durer plusieurs mois ainsi, non sans attraits
Car la région est belle et je me trouve auprès
Des miens. Mais, au-delà, nous servons les instances.
Aujourd’hui, sur le fleuve, souffla le vent frais.
Je menai l’équipe vers la Côte de Grès,
On ancra le navire dans l’une des anses.
Deux puits furent réalisés. Reste l’engrais
Naturel que demain, ajouté aux semences,
Nous mêlerons à la terre. Un réel progrès.



